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Du bon usage des poncifs, clichés, et autres banalités du style

par | Jan 28, 2019

* L’auteur qui abuse des formules toutes faites devient transparent aux yeux du lecteur

Écrire du Président Macron qu’il a une personnalité « clivante » est devenu un poncif* en quelques mois. Écrire que tel ou tel personnage politique fait le maximum pour pouvoir se lancer dans la prochaine campagne électorale « en pole position » est une image empruntée au vocabulaire de la course automobile qui est devenue banale. L’idée qu’une personne ou une entreprise devrait « changer son logiciel » — sous-entendu sa façon de penser — est une formule qui a pu avoir pendant quelque temps l’attrait de la nouveauté, donnant à celui qui l’employait cet air de modernité que l’on prête aux gens qui côtoient l’informatique. Cet emploi du mot « logiciel » est devenu un lieu commun. Comme tous les effets de mode il pourrait bientôt lasser, et ceux qui continueront à l’employer apparaitront alors plutôt « demeurés » qu’en avance sur leur temps.

Le Français connaît une quinzaine de synonymes au mot poncif (de topique à vieille lune, en passant par truisme), ce qui suggère que la matière première ne manque pas.

De fait nous recourrons souvent à des formules passe-partout, quand nous parlons, mais aussi quand nous écrivons. Mais le lecteur est bien plus exigeant que l’auditeur. Il repère le style et le manque de style. Le banal lui donne une impression de « déjà vu » et l’ennuie. De l’ennui il passe facilement au jugement : « il écrit comme n’importe qui » voire, « il écrit comme un pied ».

Abuser des poncifs et autres banalités présente donc un risque évident. On les emploie sans y penser, le lecteur les lit sans avoir à réfléchir parce qu’il les connaît par cœur. L’auteur et le lecteur entrent alors dans un échange paresseux de pensées molles et de propos convenus. On n’avance pas. Si vous vouliez marquer l’esprit de votre lecteur par la force et l’originalité de votre propos, c’est raté. Les clichés banalisent un texte et vous banalise aux yeux du lecteur.

Attention cependant. J’ai expliqué dans un article précédent à quel point la communication se trouvait facilitée si votre lecteur pouvait retrouver dans vos propos, dans votre vocabulaire, quelque chose qu’il connaissait déjà. Parce qu’à partir de là il pourrait faire un peu de chemin vers vous, vers ce que vous tentez de lui dire et qui ne faisait pas partie jusque-là de son bagage mental.

De ce point de vue, l’emploi de lieux commun dans un texte peut avoir plusieurs avantages. Ils sécurisent le lecteur dans la mesure où il retrouve dans le texte des balises qu’il reconnaît. Ainsi mis en confiance il sera plus à même d’accepter le message de l’auteur. Vous pouvez utiliser des clichés comme on saute de pierre en pierre pour traverser un ruisseau. Beaucoup de poncifs sont des métaphores, des mots-images qui parlent à l’imagination du lecteur er retiennent son attention. Mais éviter de forcer la dose.

Lors d’une formation donnée à un groupe de traductrices, l’une d’elle m’a fait réaliser l’importance qu’un lieu commun pouvait avoir dans le métier de traducteur. Certaines formules, parfaitement valides dans la langue d’origine, sont inutilisables si elles sont traduites littéralement. C’est là que le traducteur va chercher dans le français une expression équivalente à celle qu’il doit traduire de l’Anglais ou de toute autre langue. C’est le domaine du colloquial, cet ensemble d’expressions familières à chaque langue, qui sont plus ou moins équivalentes par leur sens, mais recourent souvent à des images très différentes d’une langue à l’autre. Les traducteurs ont donc droit à une dispense particulière pour l’emploi des expressions mille fois répétées du langage ordinaire.

Ci-dessous, les premières lettres de ce qui pourrait devenir un abécédaire des lieux communs. Vous le complèterez à votre guise. Les rassembler ainsi permet de voir à quel point les textes les plus courants regorgent de formules toutes faites qui, généralement, appauvrissent le style.

Dernière remarque : de nombreuses formules ont une origine très ancienne et ne sont peut-être pas ou mal comprises par de jeunes lecteurs. Elles proviennent d’une France où le cheval était omniprésent dans la vie quotidienne et où les romans de cape et d’épée tenaient lieu de télévision. Évitez donc « blanchi sous le harnais », « À cheval donné on ne regarde pas les dents », et laissez l’expression « déterrer la hache de guerre » aux romans de Fenimore Cooper.

Abécédaire des lieux communs (1)

A — A fait l’effet d’une bombe — À l’aube du troisième millénaire — À l’école de l’adversité — À la croisée des chemins — À visage humain — Abonné au succès — Arbre qui cache la forêt.

B — Ballon d’oxygène — Baromètre de l’économie — Bête noire de — Blanc manteau de neige — Bout du tunnel — Brûler les étapes.

C — Cercle très fermé — Cerise sur le gâteau — Chiffon de papier — Clignotants de l’économie — Cocktail explosif — Colosse aux pieds d’argile — Concert des nations — Coup de pied dans la fourmilière.

D — Dans la langue de Molière — Dans le collimateur de la Justice — Dernière ligne droite — Dérouler le tapis rouge — Dialogue de sourds — Dossiers brûlants — Dr Jekyll et Mr Hyde.

E — Écrire noir sur blanc — Élever à la hauteur d’un art — Éminence grise — Enfourcher son cheval de bataille — Entrer dans la légende — Épée de Damoclès — Épreuve de vérité — Escalade de la violence.

F — Faire couler beaucoup d’encre, machine arrière, pencher la balance, sauter les verrous, toute la lumière — Fées penchées sur son berceau — Feux de la rampe — Figure de proue — Fin programmée.

G — Garant des institutions — Garder un œil sur l’avenir — Géant des mers — Globalement positif — Grande dame du cinéma — Gravé dans le marbre — Gravir les plus hautes marches du podium.

H — Hache de guerre enterrée/déterrée — Haut lieu du sport — Havre de paix — Homme providentiel — Hors des sentiers battus — Hurler avec les loups.

* Le mot poncif trouve son origine dans le travail des académies de peinture dans la seconde moitié du XVIIIème et durant tout le XIXème. L’esquisse ou le modèle dessiné piqué de trous sur ses lignes principales est destiné à être reporté sur un support (celui de l’œuvre à exécuter). On passe sur le modèle un sachet — nommé ponce — rempli d’une poudre. Cette poudre, en passant par les trous, reproduisait en pointillé les contours du dessin. Dans ces académies, les étudiants étaient voués à la répétition d’éléments picturaux qu’appréciaient la clientèle (le glacis, le velouté des fleurs, le rendu des chairs) et de scènes convenues (Vierges à l’enfant, Vénus, nature mortes et bouquets de fleurs dans la peinture flamande). Ainsi leur donnait-on beaucoup de métier mais peu d’idées.

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